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La peur

En novembre dernier, quand j’ai découvert la bosse dans mon sein, j’ai gémi à voix haute : « Ah ! non … » J’en étais certaine j’avais un cancer, une espèce de certitude. La mammographie m’apparaissait comme le passage obligé pour me rendre à l’échographie qui me confirmerait ce que je savais déjà. Elle a confirmé. Ensuite, il faut attendre la biopsie et ses résultats pour savoir, en partie, ce qui me pend au bout du nez.

Mon parcours dans les méandres du système de santé a été difficile et non habituel. J’ai du me battre à chaque étape. Pas un rendez-vous, un test ou une chirurgie qui n’a pas été remis au moins une fois … parfois trois. À cause des délais, des reports, de la mi-novembre au 12 mars (jour de ma chirurgie), j’ai vécu dans le néant, les questions, l’inquiétude, la peur et par moment la terreur. C’est un non-sens absolu, c’est un moment de sa vie où l’on voudrait se faire prendre par la main, se faire dire : »Assoyez-vous ici, faites ceci, faites cela, on comprend, on accélère. » C’est le contraire qui arrive.

L’échographie confirme. J’ai un cancer. Je suis gelée. Mon homme assommé. Je lui demande de me reconduire au boulot. Je dois travailler. Pas capable d’affronter ça tout de suite. On verra plus tard. Et commence le parcours le plus long de ma vie. Parce qu’on ne sait rien, la tête part, la peur s’installe.

Pendant presque quatre mois j’ai du trouver des moyens de ne pas sombrer. D’abord j’ai vécu ça seule. Personne n’a rien su avant janvier. J’attendais l’échographie. Après, j’en ai parlé bien sûr, un cancer cela s’annonce. Mais la peur … j’ai peu partagé. J’avais l’impression que de mettre des mots dessus allait lui donner vie, encore plus, lui permettre de grandir, d’enfler, de prendre tout l’espace.

La peur … comme un monstre. Un monstre qui s’installe quelque part dans le fond de ma tête et de mon ventre. Une ombre toute noire avec des yeux jaunes et une langue rouge qui a pour seul objectif d’aspirer ma sérénité, mon harmonie, ma joie de vivre, mes certitudes, ma vie … peut-être. Et personne pour me dire s’il gagnera ou non, pas de réponse, pas de piste, pas d’indice. L’horreur et le goût par moment de hurler.

Alors, parce qu’il faut survivre, je choisis de l’apprivoiser ce monstre. J’ai un ami, Pierre, qui avec le peu que je disais, à ce moment là, avait le don de concrétiser ce que je ne disais pas. Il m’a écrit : « Et je touche à ce constat que le mal est en toi; on a beau échanger, je ne peux pas expérimenter cette terreur.  Il va falloir l’apprivoiser.  C’est au coeur de la sagesse à laquelle tu dois t’accrocher. Pas avoir peur d’avoir peur, ne pas déraper; car tu auras encore peur et tu l’écris toi-même. Vague, houle inévitable. Plier sans casser. Te tenir prête à plier, ne pas te laisser surprendre.

L’image de la chambre noire avec flash sur des objets dont tu devines la forme; à chacun des flash, tu devras faire face à des morceaux de ta peur. Un mauvais trip d’acide… se convaincre que c’est un passage. Désagréable, détestable; mais passager. »

Cette chambre noire est devenue ma pièce expérimentale. J’y ai mis le monstre dans un coin et une collection de flashs pour m’assurer de voir quand il le fallait. J’y entrais, je m’y assoyais et j’essayais de ne pas avoir peur du noir, de ne pas me laisser impressionner par la respiration du monstre. Les flashs n’ont pas permis de me rassurer. Résultat de la biopsie : carcinome mammaire infiltrant, trois tumeurs de 1,5 – 1,4 et 1,6 cm … grade 3 … le pire. J’ai lutté jour après jour pour garder mon équilibre. Pas simple et pas facile.

Je marche beaucoup. Dans cette période mes pensées en marchant prenaient des chemins qui parfois m’effrayaient. J’écrivais le mot qui serait lu à mes funérailles, je faisais la table des matières des dvd que je laisserais à mes petits-enfants (qui ne sont pas encore nés !) pour qu’ils apprennent à me connaître. Quoi leur dire et que leur laisser en héritage ? J’organisais mon testament, je m’imaginais squelettique et mourante dans le fond d’un lit. Je notais ce que je voudrais dire à mes parents, mes enfants, mon homme avant de partir. Je faisais la liste des choses que je voudrais laisser à mes meilleur(e)s ami(e)s. Souvent je me secouais et refusais de continuer à surfer sur des vues de l’esprit si loin, peut-être, de la réalité. Parfois, au contraire, je m’y roulais pour me convaincre que je devais aussi apprivoiser cette possibilité. Dans ces moments là le monstre devenait puissant et la terreur frappait à la porte de la chambre noire.

La terreur … de mourir. La terreur de partir trop tôt, trop vite. Je veux vivre. Il n’y a que ces mots qui résonnaient en moi quand la terreur montrait le bout de son nez. J’ai tenu le coup. Je n’ai pas arrêté de travaillé, cela m’a beaucoup aidé. Le soir je me collais sur mon homme et sa chaleur me faisait un cocon, j’étais protégée, rien ne pouvait m’arriver. Dans ses bras j’ai aussi dit quelque fois « Je ne veux pas mourir. » Il me serrait très fort et calmait le monstre juste par la force de sa tendresse.

Mais la nuit … Oh ! la nuit.

Des réveils dans l’angoisse, couverte de sueur, le monstre sorti de la chambre noire, occupant chaque recoin de mon corps. Heureux et puissant d’avoir gagné une bataille. Alors j’ouvrais une fenêtre, j’y respirais à grands coups et je faisais reculer le monstre pouces par pouces, pour qu’il retourne dans la chambre noire. Je pensais à mes enfants et j’en faisais mes boucliers. Pour eux je devais gagner. Parfois c’était très long avant que le monstre retrouve son coin. Parfois il me suffisait de lui dire « Coucher. » Et il m’écoutait. Nous avons livré plusieurs batailles parfois épuisantes.

Le 12 mars quand je me suis réveillée après ma chirurgie, j’ai cherché le drain. Le chirurgien m’avait dit : « Si vous n’avez pas de drain c’est que le ganglion sentinelle sera sans métastase. » Je cherche le drain, encore et encore. Je n’ose y croire. Je n’ai pas de drain. Le chirurgien me le confirme triomphalement une heure plus tard : « Magnifique ganglion sentinelle aucune métastase lors de la patho. » Je respire. Ma joie est immense, colossale, sans fin. Je ne dis rien, je suis de nouveau gelée. Je ne danse pas, je ne cris pas, je ne ris pas, je ne pleure pas. Pourtant je devrais …

J’ai savouré ce bonheur par petites bouchées. Une à la fois, doucement. J’ai goûté, dégusté. Les yeux de mon compagnon brillaient. Mes enfants, mes parents étaient au courant et moi je savourais.

Ce soir là, j’ai tiré les rideaux de la chambre noire. Le soleil est entré et à tout éclairé. Sauf le dedans d’une armoire dans laquelle il restait les résultats définitifs de la patho et les soins que j’aurais à vivre. Je l’ouvrirai plus tard celle-là. Dans son coin, mon monstre est devenu tout petit, presque mignon. Nous nous sommes regardés. « J’ai gagné, tu as perdu. »

Il n’est pas parti. Il est encore là, dans la chambre où je vois tout maintenant. Il est faiblard et manque d’énergie. Parfois il tente une attaque qui se traduit par des petites craintes, des moments de découragement ou des incertitudes. Il est là plus docile qu’un gentil toutou … Je n’ai plus peur.

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